Le portrait
Roxanne Varza dirige Station F, le campus de start-up installé par Xavier Niel dans la halle Freyssinet, à Paris, dont elle pilote le projet depuis octobre 2015. Californienne installée en France depuis 2009, elle s’y est fait connaître en racontant les start-up françaises en anglais, d’abord sur son blog TechBaguette, puis à la tête de TechCrunch France. On lui doit aussi, comme cofondatrice, Girls in Tech Paris (devenue StartHer), l’édition française de la conférence FailCon et le média européen Tech.eu.
Une Californienne venue à la tech par la littérature française
Née en février 1985 à Palo Alto, au cœur de la Silicon Valley, de parents qui avaient quitté l’Iran après la révolution de 1979, Roxanne Varza n’entre pas dans la tech par le code. Au lycée, le français est sa façon de se distinguer de camarades qui apprennent tous l’espagnol, raconte-t-elle au magazine France-Amérique ; suivent des études de littérature française à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) et une année à Bordeaux.
Son premier emploi, en 2007, la place au bureau de San Francisco de l’Agence française pour les investissements internationaux (l’actuelle Business France), où il s’agit de convaincre des entreprises technologiques américaines de s’implanter en France. Les 35 heures, les grèves, le French bashing pratiqué par des expatriés français eux-mêmes : les objections qu’on lui oppose la décident à aller vérifier sur place. Sciences Po Paris l’accueille en 2009 en master d’affaires internationales, un double cursus qu’elle termine en 2011 à la London School of Economics, avec un mémoire réorienté vers le capital-risque.
TechBaguette, le blog qui ouvre la porte de TechCrunch France
Le nom de domaine est acheté le 31 décembre 2009, quelques mois après son arrivée à Sciences Po. Selon le portrait que lui consacre le site américain TechRepublic en 2014, TechBaguette commence comme une plaisanterie : couvrir en anglais la scène start-up française, ce que personne d’autre ne faisait. Dix ans plus tard, son autrice en parle encore avec dérision, tout en écrivant que le blog lui sert à réfléchir et à mettre ses idées en ordre.
Deux semaines suffisent, d’après TechRepublic, pour que TechCrunch, site américain d’actualité des start-up, lui propose d’écrire. Le 24 mars 2010, Mike Butcher, qui dirige alors TechCrunch Europe, annonce la relance de TechCrunch France, édition lancée en 2006 par Ouriel Ohayon et tombée en sommeil, et en confie la rédaction en chef à cette contributrice, qui poursuit son master en parallèle.
L’aventure s’arrête en 2011, une fois le diplôme obtenu. Frenchweb attribuera en grande partie son départ au refus de la maison mère américaine de rémunérer l’équipe française, une explication que Roxanne Varza n’a pas reprise à son compte dans les sources consultées. TechCrunch France ferme le 31 octobre 2012 ; sous l’article de Frenchweb qui l’annonce, un commentaire signé « Roxanne » et renvoyant vers Techbaguette.com y voit au contraire une bonne nouvelle pour la visibilité des start-up françaises sur le site américain.
Le blog, lui, vit par intermittence. Muet de décembre 2016 à janvier 2020, il reprend au premier semestre 2020, puis s’interrompt de nouveau : consulté en octobre 2026, son billet le plus récent, consacré à la place de l’innovation dans la présidentielle française, date de février 2022.
Girls in Tech Paris, FailCon, Tech.eu : trois projets menés à côté
« I just say yes because I get super excited » (elle dit oui parce que l’idée l’enthousiasme) : c’est ainsi que Roxanne Varza explique à TechRepublic sa tendance à accepter tout projet d’événement ou de média qu’on lui soumet, quitte à devoir ensuite tenir la promesse. Trois de ces projets ont duré.
Le premier naît deux mois après sa nomination à TechCrunch France, donc en parallèle de la rédaction en chef et des études. Avec Mounia Rkha, alors chez le fonds Ventech, elle monte l’antenne parisienne de Girls in Tech, réseau créé à San Francisco en 2007 par Adriana Gascoigne. La soirée inaugurale, fin mai 2010 chez Fabernovel (le 31, si sa mémoire est bonne, écrit-elle dix ans plus tard), ne compte que trois intervenantes mais attire plus de 100 personnes et une liste d’attente ; le principe est de donner la parole, devant un public mixte, à des femmes que les conférences n’invitaient pas. Cours d’initiation au code, concours de pitch européen pour les start-up fondées par des femmes, liste annuelle de dix femmes à suivre : l’association élargit ensuite ses formats, prend le nom de StartHer en 2015, quand ses deux cofondatrices passent la main à une nouvelle équipe, puis rejoint en juin 2020 le collectif Sista, qui milite pour le financement des entrepreneuses.
La déclinaison londonienne, montée pendant son passage en Angleterre, ne prend pas. On lui objecte que « le logo est rose, on dit girls et pas women », se souvient-elle en 2018 devant Nicolas Certes, du Monde Informatique.
FailCon, conférence californienne lancée en 2009 par Cass Phillipps où des entrepreneurs racontent leurs échecs, connaît d’abord un prélude : le 1er février 2011, une « Fail Conférence » co-organisée par Microsoft et TechCrunch se tient au Campus Microsoft, et c’est Roxanne Varza qui l’introduit et anime la table ronde. La conférence elle-même arrive à Paris le 22 septembre 2011, chez Microsoft France, pour sa première édition hors des États-Unis, avec environ 250 participants attendus. Le magazine Solutions Numériques écrit alors qu’elle « prête main forte » à l’organisation ; Maddyness, en 2014, qu’elle organise depuis 2011 les éditions françaises, dont le concept est importé sous licence ; elle-même se présente comme cofondatrice de Failcon France. L’édition du 17 avril 2014 se tient exclusivement en anglais.
Tech.eu, enfin, site d’information et d’analyse sur la tech européenne, est mis en ligne en novembre 2013 par Robin Wauters, ancien de TechCrunch. Roxanne Varza figure parmi ses cofondateurs, avec Jon Bradford, alors qu’elle a rejoint entre-temps Microsoft France et mène donc les deux activités de front. Le média est racheté en octobre 2021 par l’éditeur turc Webrazzi.
D’un mail de Xavier Niel à l’inauguration de Station F
Après deux start-up londoniennes, le retour en France se fait en 2012 chez Microsoft, où elle s’occupe pendant trois ans des programmes d’accompagnement des start-up, dans l’incubateur de la rue du Sentier, à Paris. C’est là qu’arrive un mail de Xavier Niel. Le fondateur de l’opérateur Free, croisé en 2010 quand elle écrivait pour TechCrunch et qui lui avait confié lire ses articles, lui demande si elle supporte le décalage horaire : le projet qu’il a en tête, sous la halle Freyssinet, ancienne halle ferroviaire du XIIIe arrondissement, suppose d’abord d’aller visiter des lieux qui rassemblent des start-up.
L’idée fixe de Niel tient en un chiffre, 1 000 start-up sous un même toit ; le reste, des services au modèle économique, est à inventer. Quand il lui propose de s’en charger, elle passe, selon ses propres mots au quotidien belge La Libre, d’un espace de 300 m² chez Microsoft à un chantier de 34 000 m², et démarre fin 2015. D’après le portrait que lui consacre Amy Lewin dans Sifted en 2019, le nom « Station F » est la seule chose dont elle s’attribue le mérite ; elle dit aussi avoir poussé pour que toute la communication du lieu se fasse en anglais.
Le calendrier dérape une fois : l’ouverture, annoncée pour avril 2017, est repoussée à la fin juin après la rupture d’une canalisation qui inonde le sous-sol. Station F est inaugurée le 29 juin 2017 en présence d’Emmanuel Macron. Deux mois plus tôt, Xavier Niel avait assuré aux Échos qu’il n’y avait personne de mieux qu’elle pour ce poste, rapporte France-Amérique.
Ce que Station F est devenu depuis 2017
Roxanne Varza préfère le mot « campus » à celui d’incubateur : le lieu abrite une trentaine de programmes d’accompagnement, la plupart opérés par des entreprises partenaires. Deux d’entre eux sont conçus par son équipe. Le Founders Program s’adresse aux start-up qui débutent ; le Fighters Program, annoncé le jour de l’inauguration, accueille gratuitement des entrepreneurs issus de milieux défavorisés, parmi lesquels d’anciens détenus et des réfugiés.
Ce second programme est celui qu’elle a le plus remanié. Dès 2019, elle admet dans Sifted qu’aucun des deux dispositifs maison n’est parfait. En avril 2023, elle écrit que le Fighters Program a accompagné un peu moins de 100 start-up depuis sa première promotion de janvier 2018, soit 3 % au plus des résidents du campus, et le relance dans un format en plusieurs étapes, en partie à distance, avec l’objectif d’accueillir 1 000 participants par an.
L’entreprise déclare, par la voix de sa directrice dans La Libre en mars 2020, recevoir 11 000 candidatures par an pour l’ensemble des programmes, dont un tiers de l’étranger, et en retenir moins de 10 %. Dans le même entretien, Roxanne Varza refuse tout quota de fondatrices et leur préfère un « fellowship » lancé en 2019 pour dix start-up créées par des femmes. L’entreprise déclare aussi, dans son bilan annuel relayé par Maddyness en juin 2026, que plus de 9 000 start-up sont passées par la halle depuis l’ouverture.
La pandémie de 2020 n’a interrompu que l’activité événementielle, dit-elle à France-Amérique. La suite se joue sur l’intelligence artificielle : début 2026, Station F lance F/ai, un programme de trois mois réservé à vingt start-up d’IA et accessible uniquement sur recommandation.
Des mandats publics, du numérique à l’AFP
La direction du campus lui vaut des sièges institutionnels. Un décret du président de la République la nomme en février 2016 au Conseil national du numérique, institution consultative dont le gouvernement n’est pas tenu de suivre les avis. L’année suivante, elle entre au conseil d’administration de l’Agence France-Presse, qu’elle quitte en 2019, et dit avoir aussi participé au Conseil européen de l’innovation de la Commission européenne. Pour le Sommet pour l’action sur l’IA de février 2025, à Paris, elle est envoyée thématique pour l’innovation et la culture, et le « Business Day » du sommet se tient le 11 février à Station F.
Une parole directe, souvent par écrit
Sur son campus comme sur l’écosystème, Roxanne Varza s’exprime volontiers par écrit et en anglais, sur Medium et sur TechBaguette ; le texte reste l’un de ses formats préférés, devant le podcast, écrit-elle en 2020. Aux titres dont la presse française l’a couverte autour de l’ouverture de Station F (reine, impératrice ou papesse des start-up), elle répond par une pirouette devant Pierre-François Lovens, de La Libre : « Ça m’a permis d’apprendre ce qu’était une papesse. »
Fiche mise à jour le




