Jean-Baptiste Kempf

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Jean-Baptiste Kempf

Le portrait

Jean-Baptiste Kempf, né à Paris en 1983, est l’ingénieur qui a donné à VLC les moyens de durer. Le lecteur au cône orange existait avant lui : c’est un projet d’étudiants de l’École centrale Paris, lancé au milieu des années 1990 et devenu libre en 2001. Arrivé sur le campus en 2003, il en prend progressivement la conduite, crée l’association VideoLAN qui rend le projet indépendant de l’école, et la préside toujours. Sous sa direction, VLC est resté gratuit, sans publicité et sans pistage, tout en s’étendant aux mobiles et aux téléviseurs. Il a aussi porté des composants moins visibles de la vidéo en ligne, comme le décodeur dav1d, et dirige aujourd’hui Kyber, une technologie de contrôle de machines à distance.

Un projet étudiant découvert à Centrale

Kempf raconte avoir choisi l’École centrale Paris pour la réputation de son club informatique. Sur le campus de Châtenay-Malabry, le réseau est alors administré par les élèves eux-mêmes. Il devient vice-président de l’association qui s’en occupe et rejoint par ce biais VideoLAN, d’abord pour gérer la diffusion de vidéo sur le réseau, pas pour programmer.

L’histoire qu’il trouve en arrivant a déjà quelques années. Au milieu des années 1990, des étudiants obtiennent le financement d’un nouveau réseau en échange d’un projet de diffusion de télévision par satellite sur les ordinateurs du campus. Le projet est réécrit en 1998 sous le nom de VideoLAN, puis l’école accepte en 2001 de le publier sous licence libre GPL. Le « client » de cet ensemble, VideoLAN Client, deviendra VLC. Kempf y revient dans la plupart de ses entretiens : VLC n’a pas de créateur unique, et il refuse ce titre que la presse lui attribue souvent. Ses premières contributions au code datent de 2006, à la fin de ses études.

La relance du projet et la création de VideoLAN

Jusqu’au milieu des années 2000, chaque promotion transmettait le projet à la suivante, avec l’aide de développeurs extérieurs. Le logiciel devient trop complexe pour ce fonctionnement. Kempf passe alors une année à San Francisco, au consulat de France, où il côtoie des start-up. Il en revient convaincu que VLC mérite une organisation à part entière, et trouve un projet qu’il décrit comme presque à l’arrêt.

Il organise en 2008 les premiers VideoLAN Dev Days, une rencontre de développeurs qui se tient encore aujourd’hui, reconstitue une équipe, répond lui-même sur les forums et au support, et fonde l’association loi 1901 VideoLAN. Depuis 2009, le projet ne dépend plus de l’école. La version 1.0 de VLC sort cette même année.

Son rôle est celui d’un chef de projet et d’un développeur parmi d’autres. La liste des contributeurs de VLC dépasse le millier de noms. Kempf décrit aujourd’hui un noyau de cinq développeurs actifs, dont lui, une vingtaine de contributeurs réguliers et plus d’une centaine de bénévoles chaque année.

Trois ans pour changer une licence

Entre 2009 et 2012, la communauté décide de faire passer le moteur de VLC, libVLC, de la licence GPL à la LGPL, afin que d’autres applications puissent l’intégrer sans adopter la même licence. Comme chaque contributeur conserve ses droits, il faut l’accord de chacun. Rémi Duraffort commence à écrire aux auteurs. Kempf mène ensuite l’essentiel du travail et obtient l’accord de plus de 230 développeurs, jusqu’à l’aboutissement annoncé en novembre 2012. Il documente la méthode, pas à pas, dans une série de billets de blog.

La décision n’a pas fait l’unanimité : la Free Software Foundation a publié un billet regrettant le choix d’une licence moins protectrice. Elle explique en revanche pourquoi le moteur de VLC se retrouve dans de nombreuses applications tierces.

Financer le libre sans vendre VLC

En 2012, le portage de VLC sur smartphone demande plus de travail que le bénévolat ne peut en fournir. Kempf fonde Videolabs, une société de services qui rémunère des développeurs pour travailler sur VLC, x264 et FFmpeg. D’autres sociétés suivront sur le même principe : elles vendent de l’intégration aux entreprises qui utilisent les technologies de VideoLAN, et restent distinctes de l’association.

Le lecteur, lui, n’a jamais eu de version payante. Kempf dit avoir décliné plusieurs offres de rachat parce qu’elles supposaient d’installer des logiciels publicitaires avec VLC, ce qu’il juge immoral à l’égard des utilisateurs comme des générations de contributeurs. En novembre 2018, un décret le nomme chevalier de l’ordre national du Mérite. Il accueille la distinction en rappelant que VLC est d’abord une communauté.

dav1d et dav2d, les décodeurs que personne ne voit

Le 1er octobre 2018, Kempf annonce dav1d, un décodeur pour le format vidéo AV1, libre de redevances. Le projet est développé par des membres des communautés VideoLAN, VLC et FFmpeg, avec le soutien de l’Alliance for Open Media, et publié sous licence BSD pour pouvoir être repris partout, y compris dans des logiciels propriétaires. Le pari était que le décodage logiciel serait nécessaire bien avant l’arrivée de puces dédiées. Selon VideoLAN, dav1d est aujourd’hui intégré aux principaux navigateurs et systèmes d’exploitation.

La même démarche recommence le 31 mai 2026 avec dav2d, pour le format AV2 dont la spécification vient d’être publiée. Le blog de Kempf sert de journal de bord à cet écosystème : il y annonce et commente les versions de VLC, de FFmpeg et des bibliothèques de VideoLAN.

Shadow, Veepee, Scaleway : l’épreuve des grandes équipes

En septembre 2020, Kempf devient directeur technique de Blade, l’entreprise française derrière l’ordinateur à distance Shadow, tout en restant président de VideoLAN. Quelques mois plus tard, la société est placée en redressement judiciaire. Il monte une offre de reprise avec des salariés, soutenue par Xavier Niel. Le tribunal de commerce lui préfère celle d’Octave Klaba au printemps 2021.

Il passe ensuite environ deux ans à la direction de l’ingénierie de Veepee, puis réalise un audit technique de Scaleway avant d’en prendre la direction technique, officialisée le 7 novembre 2024 lors de la conférence ai-PULSE. Il y défend un cloud européen bâti sur des logiciels libres. De ces expériences, il dit avoir surtout appris à organiser des équipes de plusieurs centaines de personnes, loin de la dizaine de développeurs qui gravitent autour de VLC. Début 2026, il parle de ce poste au passé et se présente comme fondateur de Kyber.

Kyber : piloter une machine distante comme si elle était devant vous

Kyber est présenté pour la première fois le 13 décembre 2023, lors d’une soirée Paris Video Tech. La technologie hérite des problèmes rencontrés chez Shadow : transmettre de la vidéo, du son et des commandes avec le moins de latence possible. Elle s’appuie sur FFmpeg côté serveur, sur une version allégée de VLC côté client, et sur le protocole QUIC entre les deux. Kempf revendique une latence de 8 millisecondes entre l’image captée et l’image affichée.

Les usages visés vont du jeu en streaming au bureau à distance, jusqu’au pilotage de robots, de drones ou de véhicules. Le code est publié sous licence AGPL, avec une licence commerciale pour les entreprises.

Un cône sur la tête et un franc-parler assumé

Kempf se définit sur son site comme un « mindful humanist geek ». En interview, il arrive volontiers avec un chapeau en forme de cône de chantier, l’emblème de VLC. L’humour passe aussi par les noms : dav1d est un acronyme récursif, et le billet qui annonce son successeur s’intitule « Let dav2d be ».

Le ton est direct. Il reproche à une partie de la French Tech de faire de la mise en relation plus que de la technologie, raconte sans détour l’échec de Shadow, et décrit l’intelligence artificielle comme un « super stagiaire » : utile pour démarrer plus vite, à condition de comprendre le code qu’il faudra ensuite maintenir. Il s’inquiète en revanche pour la formation des développeurs débutants.

Cette parole a désormais son émission. Avec Steeve Morin et Mehdi Medjaoui, il coanime À la French, un rendez-vous hebdomadaire diffusé sur YouTube et en podcast, consacré à la technique plutôt qu’aux annonces. Le trio prépare une conférence du même nom à Paris, le 3 décembre 2026, dont le manifeste se termine par « sudo make France Great ».

Il intervient régulièrement au FOSDEM de Bruxelles pour faire le point sur VLC et ses bibliothèques, et donne des conférences sur le logiciel libre et la souveraineté numérique. En mai 2026, il est l’invité du podcast de Lex Fridman avec Kieran Kunhya, contributeur de FFmpeg, pour une longue conversation sur les coulisses de la vidéo en ligne. La Free Software Foundation Europe lui a remis le European SFS Award le 7 novembre 2025 à Bolzano, et il est membre de l’European Open Source Academy.

En 2026, VLC 4.0 commence par le salon

La branche 3.0 de VLC date de février 2018 et reste celle que presque tout le monde utilise. Le 25 septembre 2026, Kempf annonce la version 3.0.24, qui corrige plus de 130 failles de sécurité, la plus importante mise à jour de ce type dans l’histoire du lecteur.

La version 4.0, avec sa nouvelle interface, n’est pas encore sortie sur ordinateur. Elle a fait ses débuts ailleurs : le 23 juillet 2026, VLC est publié en bêta pour Vega OS, le système des nouveaux Fire TV d’Amazon, première version 4.0 mise entre les mains du public. Parmi les nouveautés attendues figurent les sous-titres générés et traduits automatiquement sur l’appareil, sans connexion. Une première démonstration en avait été faite au CES de janvier 2025, au moment où VideoLAN annonçait six milliards de téléchargements.

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